Si on m’avait dit, il y a dix ans, que j’aurais une ferme d’alpagas et que j’aimerais ça, je ne vous aurais pas cru. Sérieusement, si on remonte à mon enfance et à mon adolescence, je n’ai jamais vraiment eu d’intérêt pour les animaux de compagnie. Je souffrais d’allergies aux chats et aux chiens, et j’avais rencontré quelques félins peu sympathiques. Bref, avant de rencontrer Caroline, je n’aimais pas vraiment les chats. C’est elle qui m’a appris à les apprécier (Yo, Cocotte).
Alors, avoir une ferme, ça n’a jamais été un rêve pour moi.
Vingt-quelques années plus tard, en 2020, on habite en ville, mais on a un assez grand terrain. Ça faisait deux ans que Caroline et les filles essayaient de me convaincre d’avoir des poules. « Nope, pas de poules pour ce monsieur, merci. » Et en pleine pandémie, j’ai finalement dit oui aux poulettes. Je leur ai organisé un très joli poulailler dans le cabanon, auquel on a jouxté une grande volière extérieure. J’étais assez fier du résultat.
Si j’avais su ce qui m’attendait…


La question revenait de temps en temps. Quand est-ce qu’on déménage? Un des gros bloquants, c’étaient les sous, mais quand j’ai eu mon poste de professeur, les choses ont changé. Disons que c’était mieux qu’un salaire de postdoc. Mais où déménager? Dans un autre quartier de banlieue? Puis, on est allé faire du camping à la campagne, chez la tante de Caroline, qui a des chevaux. On est rentré chez nous après, et je me suis dit : c’est cette tranquillité que je veux.
Alors Caroline m’a reposé sa question : « Est-ce qu’on déménage à la campagne? »
Et là, j’ai dit oui.
Quand on l’a dit à notre famille, autour d’un feu, dans notre cour arrière, je m’attendais à ce que tout le monde soit surpris. Ben non, pas pantoute!
Mais entre décider de déménager à la campagne et élever des alpagas, il y a quand même une marge. Une fichue grosse marge!
Alors, avant de commercer à chercher une maison avec un terrain zoné agricole, il fallait bien décider de quoi on avait besoin, parce que ce ne sont pas tous les terrains qui permettent de faire n’importe quoi. Aussi, je ne voulais pas simplement avoir à m’occuper d’un grand terrain, je voulais qu’on ait un projet pour structurer tout ça.
Des jardins? Oui, on aime ça, les jardins. On peut manger des légumes, c’est formidable.
Des moutons? Caro a toujours aimé les moutons. C’était l’une des premières idées.
Et là, Caroline a découvert les alpagas.
Des alpagas?
Je savais vaguement c’était quoi, surtout à cause de blagues sur internet.
Alors, on est allé visiter une ferme d’alpagas.
Et là, on a cherché une maison pour avoir des alpagas.
Je suis devenu un pro à trouver des plans sur le site des MRC pour savoir si un terrain avait un zonage agricole, et pour voir quelle superficie il couvrait vraiment.
Et puis, on a acheté des alpagas (et tout le tralala).
C’est à ce moment que j’ai commencé à faire des tonnes de choses que je n’aurais jamais pensé faire dans ma vie. L’élément charnière étant bien sûr d’acheter des alpagas.
J’ai passé des jours à faire un plan pour des clôtures afin d’optimiser l’espace de pâturage sur le terrain, tout en respectant les distances avec des cours d’eau et d’autres règlementations. C’est sans compter trouver des poteaux pour la clôture (on pourrait aussi appeler ça des troncs d’arbres…), aller virer à Saint-Hyacinthe pour acheter des rouleaux de clôtures métalliques, engager une compagnie pour poser les poteaux. J’ai aussi appris ce qu’était une tarière.
Je n’aurais pas pensé devenir aussi à l’aise à manipuler des animaux presque aussi gros que moi. Même les spécimens nerveux et les mâles pleins de testostérone. Ça a été difficile au début, mais à force de se former et de se pratiquer, on travaille bien ensemble, les alpagas et moi! Installer les alpagas pour les tondre n’est presque plus stressant!
À force d’avoir des petits soucis par-ci, par-là avec différents outils, je me suis mis à réparer presque tout par moi-même. Bâtiments, souffleuse, outils pour les alpagas. Avant d’avoir une ferme, je n’aurais jamais osé réparer ça tout seul (j’ai même fait une opération à cœur ouvert sur mon Nintendo Switch, ce n’est pas peu dire comment je suis rendu wild, et que certains de mes passetemps n’ont pas changé même si je suis maintenant un fermier).
Il y a un autre sujet aussi que l’on doit aborder…
Le caca.
Si vous suivez mon travail scientifique, vous savez que j’étudie le microbiote intestinal, qui se mesure souvent dans des échantillons fécaux. On pourrait dire, sans faute, que je suis un expert en caca (genre que des journalistes me contactent pour avoir mon avis sur des nouvelles scientifiques en lien avec le microbiote). Malgré cela, je n’ai jamais eu besoin de m’occuper de ces échantillons moi-même, car je ne fais plus de travail de laboratoire depuis plusieurs années.
Mais avec les alpagas et les poules, c’est une tout autre histoire.
Depuis le début de la ferme, on a dû user quatre râteaux pour ramasser le caca dans les enclos. En moyenne, ce sont cinq chaudières par jour qu’on doit ramasser chez les alpagas, en plus d’une chaudière de caca de poules. Comparé à un cheval, ce n’est pas beaucoup, mais une autre nouveauté s’ajoute à tout ça : la gestion des tas de fumier. Si on m’avait dit qu’un jour j’aurais un plan à long terme pour des monticules de fumier en décomposition, j’aurais dit qu’on me niaisait. Et on n’a pas encore parlé de l’hiver, quand on doit non seulement ramasser la crotte, mais aussi se servir d’outils en métal pour casser des croutes de pipi glacé. Ça peut surprendre, mais c’est un travail assez physique!
Je n’aurais pas pensé rentrer des centaines de balles de foin dans ma grange. Bonne nouvelle cependant : j’aurais pensé être pas mal plus allergique que ça!
Recevoir des milliers de visiteurs chez moi pour leur présenter mes sympathiques alpagas? Je n’aurais pas accepté de faire ça il y a quelques années. Avoir mon propre magasin de produits artisanaux? Mais qu’est-ce que vous racontez!
Tenir l’oreille sanglante d’un alpaga blessé pendant dix minutes alors qu’il me regarde, voulant dire : tu me lâches-tu?
Et il y a ces moments plus difficiles, quand les animaux ne vont pas bien, mais ici je vais laisser un flou (ce billet est supposé être un peu rigolo, pas mélodramatique!).
Acheter une tronçonneuse, une laveuse à pression (pour le plancher de la grange), une débroussailleuse de compétition, et plein d’autres outils dont je ne connaissais même pas l’existence. Magasiner une remorque a été une expérience surprenante, mais pas autant que de découvrir que ça me demandait juste un peu de pratique pour devenir bon pour la reculer!
Aujourd’hui, cinq ans après le début de la Ferme Toudou, je peux vous avouer que le scientifique et écrivain d’horreur aime beaucoup son alter ego de gentleman farmer. Entre la campagne et mon travail de chercheur, il y a de grands contrastes, mais il y a aussi des choses qui se rejoignent. Dans les deux cas, il y a beaucoup plus de travail que de temps disponible… mais ces deux facettes de ma vie sont riches en apprentissages et en découvertes, et ça, ça me plait beaucoup! Et mes amis les alpagas, je ne m’en passerais plus! Ils sont tellement formidables!
Par Frédéric Raymond